L’idéologie psykk, de Marx à Freud

lundi 23 juillet 2007.


L’idéologie psyKK, de Freud à Marx

( Avec détours par Foucault et Lacan )

La négation de la réalité médicale

Deux ouvrages permettent d’analyser les sources de l’idéologie des psychiatres-psychanalystes (en abrégé psyKK comme ils sont surnommés dans les forums des parents d’autistes), dans son incarnation sectorielle (Les CMP) (note 1).


- Jean Maisondieu, Liberté, Egalité... Psychiatrie, Bayard Editions, 2000, 19E82,270 pages pour Freud et Foucault


- Gerard Massé, Alain Jacquard (Illustrations Michel Ciardi), Histoire Illustrée de la psychiatrie en 41 leçons et résumés, Dunod, 1987 pour Marx et Lacan. Un très étonnant petit livre style petit livre rouge (à couverture beige), ouvrage d’agit-prop à l’usage des aide-soignants et des syndicalistes CGT du secteur de la santé, et de la formation des infirmiers dans les CEMEA.

Ces deux livres sont caricaturaux, car destinés au grand public qu’il s’agit de convaincre de la véracité des théses idéologiques et simplistes des auteurs. Leur point commun est de nier la réalité médicale de la maladie mentale : "folie médicalisée, folie escamotée", "les maladies mentales : de vraies maladies ?" écrit Maisondieu ; "Pinel libére les malades de leurs chaînes" ce qui est "rendu possible par la proclamation de la république et de ses valeurs", "le secteur psychiatrique à la française .. modéle thérapeutique original", aboutissement d’un déterminisme historique allant de l’hygiénisme d’avant-guerre à la réadaptation sociale le tout aidé par la psychanalyse de Lacan (la psychanalyse plutôt que l’eugénisme), l’antipsychiatrie "tout compte fait fructueux" , écrivent Massé et Jacquart.

Il n’est pas neutre que ces deux ouvrages aient été écrits par des médecins-chefs ou anciens médecins-chefs de secteur psychiatrique, fonctionnaires d’autorité très auto-satisfaits de leur action thérapeutique, critiques seulement envers les "restrictions budgétaires", et la société fabricatrice d’exclusion. Gérard Massé est même aujourd’hui coordinateur de la MNASM (Mission Nationale d’Appui à la Santé Mentale), organe d’appui à la politique de psychiatrie du ministére de la Santé !

L’histoire remplacée par des fantasmes

La psychiatrie a attiré beaucoup d’idéologues du déterminisme historique (le Progrès Moral) qui ont projeté retrospectivement leurs fantasmes en prétendant faire de l’histoire, alors qu’il ne s’agit que de délires ou de propagande. Il fut un temps, pas si lointain, ou les historiens réécrivaient l’histoire de la révolution française suivant leur tendance politique pour sélectionner LA période optimale correspondant à leur idéal. Les autres périodes de la Révolution n’étaient que dévoiement de cet idéal, scories inévitables de ce Grand Moment de l’Histoire. Bien sûr, ces périodes idéales ne coïncidaient pas entre elles. La célébration actuelle de la Révolution doit beaucoup au flou consensuel entretenu sur la nature exacte de cette révolution.

"Libération" des malades de leurs chaînes et pseudo-extermination

Les asiles et les hopitaux soignant les "insensés" étaient organisés, avant la Révolution, sous la forme de fondations dotées de biens garantissant des revenus récurrents et souvent administrés par l’Eglise (les Frères de Saint-Jean-de-Dieu en particulier). La Révolution Française s’est traduite par le non-paiement des impôts et une méga-crise financiére. Les autorités révolutionnaires ont alors pillé les biens de l’Eglise et de toutes les fondations. Bien sûr les malades ont été jetés à la rue (Note 2).

Sous l’Ancien Régime (avant la Révolution) "La famille ou la communauté d’habitants sont responsables moralement et juridiquement de leurs fous., tout comme ils sont responsables d’un animal qu’ils laisseraient divaguer (C’est l’Ancienne Coutume qui rapproche souvent les deux cas). Ainsi les fous sont pris en charge tant par charité que par sécurité... En revancheils [les fous] ne sont pris en charge par la communauté que s’ils sont indigents." (Ref 12)

Ce sont les plus faibles, les malades et les personnes agées qui payent en priorité le prix des périodes troublées, comme on l’a vu en France avec les rations de famine accordées aux pensionnaires des HP pendant la deuxième guerre mondiale. Il n’y a pas besoin d’invoquer un complot ou une volonté particulière d’extermination. On n’a pas noté d’épidémie de démissions en 1941-1944 parmi les médecins-chefs des HP, dont beaucoup sont encensés par Gérard Massé (Ref 1) et furent défendus par lui dans Nervure (ref 8), médecins-chefs chargés d’administrer cette famine qui fit quand même 40 000 morts de trop. (ref 7), avec comme endroits particulièrement scandaleux l’hopital du Vinatier (2 000 morts) et l’hôpital de Clermont-de-l’Oise (3 000 morts). M’enfin la peau des malades mentaux pése peu par rapport à la valeur des vastes considérations théoriques (uniquement classificatoires à cette époque) développées par les têtes pensantes censées les soigner et à la préservation de leur sacro-sainte position administrative.

Les histoires mythologiques de la psychiatrie

La psychiatrie, et la folie, ont été l’objet de nombre de ces pseudo-histoires. Thomas Szasz (USA) considére que la folie est un mythe, comme Laing et Cooper (Angleterre). Battaglia (Italie) et Foucault (Ref 4 et 5) considérent que la psychiatrie n’est qu’un élément de la répression sociale, une "superstructure" destinée à contenir les éléments déviants. Il est historiquement ironique que c’est seulement en pays communiste que cet "usage" de la psychiatrie, souvent rebaptisé en "rééducation", a été systématiquement utilisé dans ce but, alors que Battaglia et Foucault étaient communistes.

Comme le remarqure Michel Serres, cette technique "romantique" d’analyse symbolique permet de fournir du sens à l’ensemble des attitudes humaines. Il suffit de "choisir un archétype dans le domaine même du sens et projeter sur ce modèle toute l’essense du contenu culturel analysé". (ref 3 p 22). Pour l’analyse des rêves, Freud et Bachelard n’ont "jamais parlé des rêves artificiels et n’ont jamais écrit de livres intitulés "le haschisch et les rêves", " le Bétel et les songes". C’est que l’opium, le pavot, la belladone ou la mescalinesont des corps d’une chimie non mythique, d’une chimie non archétypique" (Ref 3 p 25). La découverte du LSD-25 , par Hoffmann, qui permettait de réaliser des expériences scientifiques sur l’accés à l’inconscient, aurait du mettre un terme à cette question du sens des rêves.

Une analyse systématique de la symbolisation de Foucault a été faite par Michel Serres (Ref 3, p 167-205). Une autre analyse de Foucault par un sympathisant est moins critique, tout en étant lucide sur les limites de sa démarche (Ref 13).

Une analyse critique d’ensemble pertinente de la psychopathologie est fournie par le livre irremplacable de K.Jaspers (Ref 6)

NOTES

note 1. Il y aurait d’autres remarques à faire sur le psykk de ville - d’exercice libéral (par opposition au psykk des CMP- fonctionnaire) que l’on peut résumer en transposant la phrase "la psychanalyse a permis au psychiatre de passer du sous-sol lugubre des hopitaux psychiatriques au salon des riches veuves américaines". Dans un contexte français, le psykk est devenu le gourou des bobo (bourgeois-bohèmes) avec sa plaque de cuivre dans les grandes rues de Paris et le psykk écrivain prédomine dans les colonnes de psychologies-magazine et des rayons psychologie ou développement personnel de la FNAC, à la télé au "magazine de la Santé" ou dans l’émission "Les maternelles".

Note 2. Il est facile de vérifier dans les histoires locales le sort des hospices sous la révolution Française. A Paris la "maison" de Charenton (devenue Esquirol) a été fermée entre 1795 et 1797.

Note 3. Les familles bourgeoises de la région de Lyon retournaient la pelouse de leur maison de campagne pour planter des pommes de terre, et les plus riches nourissaient une vache pour avoir du lait (enquête personnelle).

"Comme la plupart des hôpitaux psychiatriques français de construction ancienne, l’hôpital du Vinatier, mis en service en 1876, comportait en effet une importante exploitation agricole (70 à 80 ha à la veille de la seconde guerre mondiale) qui a fonctionné jusqu’au début des années 1970. La ferme, dirigée par un chef de culture, employait des ouvriers agricoles mais la main-d’oeuvre était surtout constituée de malades travailleurs (hommes et femmes) qui touchaient un pécule." (Ref 7, p 110)

Pourquoi les responsables du Bron-Vinatier n’ont-ils pas, dans le contexte de l’époque, accentué leurs cultures pour pallier les insuffisances du rationnement, alors qu’ils en avaient les moyens ? Pourquoi y-a-t-il eu plus de morts, relativement, au Vinatier qu’à St-Jean-de-Dieu (HP de gestion privée voisin) ?

La circulaire du 3 mars 1942 du secrétaire d’état au ravitaillement, recommandait que les hopitaux psychiatriques " profitent de tous les moyens dont ils disposent pour exploiter au maximum leurs jardins et leur terres et pour intensifier l’élevage des animaux qu’ils possédent". Elle demandait aussi "de veiller à ce que "les produits délivrés à ces établissements soient effectivement réservés et attribués aux malades" à une époque ou SNCF signifiait Société Nationale des Colis Fauchés.

Note 4. Philippe PINEL est célèbre pour sa "nosographie philosophique" (1798) et son "Traité médico-philosophique" (1800, 1809). Quand à son traitement moral des aliénés, il ne rélève que du catalogue des bonnes intentions assis sur une croyance au Progrès moral de l’humanité. Les autres psychiatres célèbres du XIXeme et de première moitié du XXème le sont également seulement pour leur travail d’observation et de classification, pas pour leur efficacité thérapeutique. La psychiatrie ne sortira de la sphère des bonnes intentions qu’après la seconde guerre mondiale avec la découverte de l’ECT et des médicaments efficaces : neuroleptique (largactic 1952), antidépresseur (imipramine 1954), thymorégulateur (dosage du lithium 1966). La réalité des asiles avant les médicaments est la présence de deux médecins pour 1 000 aliènés et de 6% d’aliénes sortis guéris, 3% sortis améliorés et 11% décédés (statistiques officielles annuelles au début de la IIIeme république en France). A la veille de la guerre de 1940, les médecins-chefs "continuent de mettre en avant, conformément aux enseignements de Pinel et d’Esquirol, les effets thérapeutiques de l’enfermement, alors que le traitement moral, préconisé par les fondateurs, devenu incompatible avec le nombre d’internés, apparaitde plus en plus désuet. La grande majorité des internés ne reçoit aucun traitement hormis les plus agités que l’on calme au moyen de bains prolongés ou de narcotiques ... le rôle de l’aliéniste se borne à observer les malades, à identifier leur pathologie et à noter ses évolutions " (ref 10 p 264)

Note 5. Les médecins-chefs sont parfois aussi directeurs dans les petits établissements. Un directeur est nommé dans les plus gros établissements comme au Vinatier et à Clermont-de-l’Oise

REFERENCES

Ref 1. Jean Maisondieu, Liberté, Egalité... Psychiatrie, Bayard Editions, 2000, 19E82,270 pages

Ref 2. Gerard Massé, Alain Jacquard (Illustrations Michel Ciardi), Histoire Illustrée de la psychiatrie en 41 leçons et résumés, Dunod, 1987, 106 pages

Ref 3. Michel Serres. Hermes I. La communication
- Introduction. structure et importation : des mathématiques aux mythes p 21-35 avec l’analyse de la symbolisation
- Deuxième partie. Chapitre I. D’Erehwon à l’antre du cyclope. p 167-205

Ref 4. Mchel Foucault. , Histoire de la folie à l’âge classique. Folie et déraison, Gallimard, coll. « Tel », Paris, 1961, 583 p.

Ref 5. Michel Foucault. Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », Paris, 1966, 405 p

Ref 6. Karl Jaspers. Psychopathologie générale. 1913, Traduction française Alcan 1933, réédition Tchou 2000.

Ref 7. Colloque Famine et exclusion en France sous l’occupation, organisé par l’unité mixte de recherche LARHRA (Laboratoire de recherche Historique Rhône-Alpes) et la FERME du Vinatier, Lyon, 20 et 21 novembre 2003 http://calenda.revues.org/nouvelle3512.html

Pour un point sur la polémique : LES « ALIÉNÉS » MORTS DE FAIM DANS LES HÔPITAUX PSYCHIATRIQUES FRANÇAIS SOUS L’OCCUPATION, Isabelle von Bueltzingsloewen, Vingtième siécle, revue d’histoire, n°76, 2002/4, p 99 à 115

Ref 8. Nervure, février 1988, éditorial de Gérard Massé intitulé : « Les psychiatres ont-ils les mains sales ? ».

Ref 9. Morts d’inanition : Famine et exclusions en France sous l’Occupation (Broché) Isabelle von Bueltzingsloewen, Ludivine Bonnet, Olivier Bonnet, Michel Caire, 19 EUROS, PUF

Ref 10. L’hécatombe des fous : La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation (Broché), Isabelle von Bueltzingsloewen EUR 22,00, Aubier

Ref 11. PLURIELS n°11 (MNASM). Territorialité et Santé mentale. Gérard Massé, Emmanuel Vigneron

Ref 12. Michel Collée, Claude Quétel Histoire des maladies mentales, Que-sais-je, PUF, 1987

Ref 13 Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Michel de Certeau, Présentation de Luce Giard, Gallimard, Paris, 1987

Ref 14 Exclus parmi les vaincus. Les malades mentaux dans la France occupée : mythe et réalité MASSE G, NERVURE, vol 1, n°1, p. 63-68 février 1988


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